• Ruth

Transgresser les restrictions Covid quand on est une femme noire vivant en Europe ?

En tant que femme noire, il ya deux aspects de ma vie que je ne prends pas à la légère : ma santé et ma sécurité. Parce que pour ces deux domaines là, je suis consciente que le traitement des corps noirs peut manquer de bienveillance (au mieux) voire, être empreint de brutalité (au pire).

Et je dois dire que cette pensée-là a clairement orienté mon comportement pendant les deux confinements que nous avons vécu en Irlande.


Ici, les restrictions du deuxième confinement ont été bien plus supportables que la première fois.

Certes, il nous a été demandé de rester chez nous mais nous étions autorisés à rencontrer en extérieur des personnes d'un autre foyer. Les sorties (pour "faire de l'exercice") étaient autorisées dans un rayon de 5 km, sous peine de devoir régler une amende de 100Eur.

Et avec les écoles, les crèches et les parcs ouverts, le sentiment d'isolement caractéristique du premier confinement ne s'est pas fait sentir. Le lien social a pu être maintenu et heureusement.


Sauf que de temps en temps, il y avait parfois des petites propositions pas tout à fait dans les clous.

Un petit "ah mais entre boire un café" ou "on se retrouve dehors avec les voisins, tu viens ?" ou encore "mais viens chez moi (sachant que j'habite à bien plus que 5 km de chez toi) !"

Propositions auxquelles je répondais invariablement la même chose "non merci". Non sans m'être pris la tête des heures avant pour :

- peser le pour et le contre,

- évaluer mes risques,

- me demander ce que les autres allaient penser de moi si je refusais,

- me demander si j'allais être réinvitée si je refusais,

- puis une fois que ma décision était prise, trouver des raisons acceptables pour faire passer mon refus.

...

Des heures de prise de tête, je vous dis !


Et face à toutes ces prises de tête, je n'arrivais pas à comprendre pourquoi MOI je n'arrivais pas à transgresser ces fichues restrictions, juste une fois, juste quelques kilomètres de plus ...


Et puis un jour, en discutant mon amie C., j'ai moi-même été surprise par la raison que je lui ai avancée pour lui expliquer pourquoi je refusais ces invitations "En tant que femme noire vivant dans un pays étranger, c'est plus safe pour moi de suivre les mesures imposées". Et à la minute où je l'ai dit, j'ai SU que c'était cette raison (inconsciente jusque là) qui me faisait autant obéir aux restrictions. Bien plus que la peur d'attraper le virus ou mon désir d'avoir une certaine cohérence dans les messages qu'on transmettait à nos enfants autour de cette pandémie.


Parce que dans mon esprit, si je veux vivre une vie sereine ici, je dois assurer les conditions de ma survie physique.


Et pour moi, cela inclut de ne pas me retrouver en mauvaise posture face à la police.

Ou en tout cas, de ne rien faire qui puisse me mettre en situation d'illégalité. Des histoires terrifiantes liées aux violences policières ou au racisme dans la police, mon cerveau en a un paquet en stock. Et quand bien même ce stock vieillirait, l'actualité se charge de le rafraîchir régulièrement.

Un homme noir (Michel Zecler) a été passé à tabac par des agents de la police française entre le moment où j'ai commencé à rédiger cet article et le moment où je vais effectivement le mettre en ligne.


Ceci dit, Je ne me sens pas menacée par la police irlandaise. En réalité, les quelques agents de la Garda à qui j'ai eu affaire étaient d'une gentillesse, d'une bienveillance et d'une civilité absolues. Mais on ne sait jamais... Et je choisis de m'accrocher à ce "on ne sait jamais" et de me tenir à carreau.


Quant au deuxième aspect que j'évoquais, celui de ma santé...

La liste des anecdotes et statistiques que j'ai gravées dans l'esprit (liées au traitement des personnes de couleur dans le monde) est longue (et difficile à lire, vous voilà prévenu.e).

Je sais qu'aux Etats-Unis, une femme noire a 2 à 3 fois plus de chances de mourir en couches qu'une femme blanche .

Je sais qu'aux Etats-Unis, encore une fois, une étude récente a démontré que les bébés noirs avaient moins de chance de mourir lorsqu'ils étaient traités par un médecin noir.

Je sais qu'en France, la mortalité infantile était 50% plus élevée Seine Saint Denis que dans le reste du pays. Mais comme en France, on n'a pas de statistiques ethniques, on ne peut qu'inférer que les critères avancés (sociaux en partie) ont un lien avec la couleur de peau des patients.

Je me souviens aussi de Naomi Musenga, une jeune femme noire qui appelé le SAMU en se plaignant de douleurs au ventre, qui au lieu d'aide a récolté des moqueries et est morte 5 heures après son appel. Elle avait 22 ans et a laissé derrière elle une petite fille.

Une enquête été menée à la suite de son appel par un collectif d'associations, a produit des résultats accablants, comme par exemple :

"Les personnes qui ont un nom à consonance africaine, arabe ou berbère et un accent étranger ou des départements d’outre-mer paraissent subir plus de refus de prise en charge par l’équipe médicale (40% contre 34% en moyenne)"


Et enfin, j'ai parfaitement conscience de l'existence du syndrome méditerranéen, "un stéréotype culturel à dimension raciste", qui peut conduire les médecins à ne pas prendre en compte la douleur de patients non blancs en pensant (consciemment ou non) qu'ils exagèrent et donc à les traiter moins bien.


Donc dans mon esprit, il est parfaitement clair que nous ne sommes pas égaux face au corps médical.


D'autant plus que personnellement, j'ai mon lot d'anecdotes qui me montrent que je ne suis pas la norme pour ce qui concerne les soins médicaux, mais bien une exception.


Il y a une semaine, notre médecin de famille m'a appelée pour me donner les résultats de ma prise de sang. Elle m'a dit ne pas être inquiète du fait que mon nombre de globules blancs était un peu en dessous de la moyenne "parce que c'est fréquent chez les patients d'origine africaine et que la moyenne est plutôt basée sur des patients caucasiens."

C'est peut-être vrai. Mais... et si ça ne l'était pas et qu'elle passait à côté de quelque chose à cause de cet argument ?


Il ya quelques mois, c'est mon dentiste qui m'annonçait que mon extraction des dents de sagesse lui prendrait sûrement plus de temps "parce que les patients noirs avaient des dents plus difficiles à extraire que les autres" (je ne sais plus si ça tient aux gencives ou à l'implantation des dents, mais c'était l'idée).

Encore une fois, c'est peut-être vrai. Mais est-ce que ça l'est pour MOI ? Est-ce que ça a un impact sur le tarif que j'ai payé ? Sur la date de rendez-vous qu'on m'a fixée ? Je n'en saurai jamais rien.


Et enfin, il y a quelques années, ce sont les mesures de mon bassin (typiques des femmes africaines m'a-t-on dit à l'époque) qui ne permettaient pas de prendre le risque de me faire accoucher par voie basse de mon bébé en siège, justifiant ainsi une césarienne programmée.


Je tiens à préciser que je n'ai pas vécu ces remarques comme une expression de racisme. Et que j'ai la chance incroyable de tomber sur des soignants bienveillants et chez qui je n'ai jamais ressenti aucun comportement raciste. Mais ces analyses ont bien une composante liée à ma couleur de peau et à mon origine. Ou plutôt liée aux observations et à l'expérience que chacun de ces médecins avaient accumulé pendant leur carrière.

Que se passerait-il si j'étais inconsciente et/ou incapables de poser des questions sur mes diagnostics ou mes traitements ? (Parce que du coup, oui... je suis cette patiente pénible qui prépare sa visite, qui a un milliard de "pourquoi" et de "comment" ET qui lit dans le détail les notices des médicaments).

Et que se passerait-il si dans cette situation, je me retrouvais pour la première fois de ma vie, face à des soignants moins bienveillants que ceux-là, voire ouvertement racistes ?


Donc, ayant tout ceci présent à l'esprit, il me faudrait vraiment d'excellentes raisons pour transgresser les restrictions liées au Covid. Et un café ou un moment de loisirs n'en font pas partie.


Parce que je sais que pour moi, femme noire vivant en Europe, les conséquences de ma transgression pourraient être bien pires qu'une amende de 100 euros.

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